Foire aux questions


Q : Qui es-tu? Quelles sont tes principales réalisations?

R : Je suis diplômé de la Cambre en scénographie. J’ai débuté comme scénographe professionnel en 1993 avec Jean-Michel d’Hoop, en co-fondant l’asbl Point Zéro, afin de monter Yvonne, princesse de Bourgogne , de W. Gombrowicz . Nous cherchions un lieu désaffecté pour monter cette pièce, de manière sauvage, en dehors des institutions qui nous semblaient de toutes façons inaccessibles aux jeunes inconnus que nous étions alors. L’idée, c’était d’investir un lieu abandonné en y injectant l’univers de la pièce, et en retour de nourrir la dramaturgie du spectacle avec le passé du lieu. C’est ainsi que nous avons découvert l’ancienne école vétérinaire d’Anderlecht, où les personnages de Yvonne évoluaient désormais dans un univers vétérinaire ressuscité, teinté d’une cruauté toute théâtrale.
J’ai profité du fait que l’espace était inconnu du public pour pouvoir lui faire croire ce que je voulais. Ainsi, j’ai conçu des faux boxes à bestiaux le long des murs de l’espace dans lequel les spectateurs prenaient place. En face d’eux trônaient deux travaux à chevaux anciens. Ce sont des structures en bois massif qui servaient à maintenir les chevaux en place pendant les interventions des vétérinaires. Les personnages de la pièce s’en servaient pour infliger des tortures, pour se cacher, pour jouer. Tous les éléments rajoutés étaient traités et patinés pour se fondre dans l’existant, estompant ainsi les frontières entre le réel et l’imaginaire. Encore aujourd'hui, il arrive que des personnes ainsi dupées soient surprises d’apprendre que c’était du faux.
Pour Jean-Michel d’Hoop j’ai également conçu la scénographie de Peer Gynt d’Ibsen, qui était également mon travail de fin d’études à la Cambre, ainsi que le Fou et la Nonne , travail lauréat de la meilleure scénographie des Prix du Théâtre 1988. Dernièrement, j’ai signé la scénographie de Cleansed (Purifiés) de Sarah Kane pour le Koninklijke Vlaamse Schouwburg, mise en scène de Franz Marijnen, spectacle sélectionné dans le Theaterfestival (NL).



Q : En quoi consiste ton métier? En quoi est-il particulier?

R :Je suis un concepteur d’espaces poétiques. Pour moi, il s’agit de poésie visuelle, qui a son propre vocabulaire, ses médiums, ses subtilités, ses figures de style, sa sémantique propre. La scène est un endroit unique. Elle a des caractéristiques très spécifiques. C’est un foyer de regards. Mais ce ne sont pas des regards cartésiens, ou matérialistes. Ceux qui regardent sont venus jouer à croire ce que l’on leur dira. Par avance. Mon travail consiste alors à préparer un jeu de dupes consentantes, et à faire naître des émotions visuelles.
Mais avant tout, il s’agit de servir un propos, un projet, de proposer au metteur en scène et aux acteurs une machine à jouer qui reste ouverte à l’imaginaire de chacun. Mon cadre de création se définit par le texte, les intentions du metteur en scène, les contraintes techniques et financières, et le regard du public.



Q : Comment abordes-tu une nouvelle réalisation?

R : Je suis extrêmement attentif aux désirs du metteur en scène. Ce qu’il désire, il n’en a pas toujours entièrement conscience. Je lui soumets des stimuli visuels, j’étudie ses réactions, pour voir dans quelle direction évolue sa sensibilité. Nous formons ainsi une sorte d’association momentanée de personnes hyper sensibilisées à tout ce qui concerne le corps du spectacle, et nous finissons par nous entraîner mutuellement dans des directions parfois surprenantes. Je finis ainsi par tracer des lignes de force, par déceler des récurrences, qui deviendront les fondations de mes propositions scénographiques.
Lorsque je conçois une scénographie, je m’efforce d’être toujours assis à la place du public. Je me demande : " qu’est-ce que le spectateur d’un soir verra de ce qu’on fait? ". L’acteur sur la scène n’a pas de distance avec ce qu’il fait. Il utilise le regard du metteur en scène comme un miroir. Moi, je m’efforce d’être le miroir du metteur en scène. Je crois que pour être scénographe, il faut avoir joué sur une scène. Cela aide à comprendre et à soutenir les acteurs, et à leur proposer des dispositifs qui épanouissent leur créativité au lieu de les enfermer dans des machines qui amputent leur imaginaire corporel.



Q : Où trouves-tu l'inspiration?

R : Je m’éfforce de garder toujours les yeux ouverts. Je cherche dans l’authenticité qui m’entoure. Je cherche à reconnaître des affinités entre le monde et ce lieu magique qu’est la scène. L’inspiration, c’est indéfinissable. C’est parfois une respiration derrière une phrase, un mot sorti de son contexte, une idée qui mène à une autre, un accident en somme.
J’aime trouver l’inspiration en regardant la démolition d’un immeuble récemment construit, je me délècte de croiser des gens dans la rue qui ressemblent curieusement aux personnages que nous cherchons, parfois avec ténacité, j’adore poser des questions apparamment biscornues à un artisan sceptique ou à un commerçant étonné.



Q : Tiens-tu beaucoup compte du texte ?

R : Le texte, c’est le squelette. C’est en étant à l’écoute du metteur en scène que je jauge l’importance qu’il lui accorde ; il peut travailler contre le texte, voire contre l’auteur. Il peut décider de nier les didascalies, ou estimer absolument indispensable de les respecter toutes. C’est lui qui dose ces ingrédients. Je suis simplement à l’écoute, je suis au service du spectacle.
Dans Peer Gynt , il était évident qu’il fallait interpréter les didascalies très détaillées de Ibsen. C’est impossible de les respecter telles quelles. Il a fallu alors trouver un système de conventions qui permette de créer un champ d’interprétations visuelles. J’ai commencé par éliminer toutes les informations qui étaient déjà fournies par les dialogues. Ensuite seulement, j’ai commencé à interpréter visuellement.
Il arrive souvent que quand vous faites cela, il ne reste rien. Ce néant pose la vraie question de la scénographie : " pour raconter cette histoire, il ne faut rien. Maintenant qu’est ce qu’on fait ? On fait du sens ". C’est comme ça que la scénographie se différencie du simple décor. C’est un espace poétique-sémantique-plastique.



Q : As-tu le sentiment d'exercer un métier technique ou artistique ?

R : Dans ma pratique, la partie artistique se limite au travail de conception du projet, puis au subtil exercice qui consiste à enserrer le projet dans des contraintes sans en perdre l’âme. Souvent, les contraintes peuvent être exploitées et rendues positives. La scénographie, c’est faire des choix artistiques dans le champ de la technique. Je trouve que c’est une attitude artistique que d’aller chez un verrier, et, tout en posant toutes sortes de questions qui lui semblent bizarres, scruter son cadre de travail, à la recherche d’inspiration, et tout à coup, la trouver dans une poubelle sous la forme d’une vitre brisée. Le verrier me prend pour un fou, mais moi, je la tiens mon idée.



Q : Ton métier repose-t-il en grande partie sur la transmission d'un savoir-faire?

R : La scénographie c’est une pratique artistique. Il faut la pratiquer pour la connaître. Il n’y a pas d’autre moyen. Lorsque j’étais étudiant, je croyais que ça consistait à réaliser une maquette impeccable. Ce n’est que quand j’ai commencé à réaliser mes projets que je me suis rendu compte que la maquette, c’est seulement un moyen de dire " voilà comment ce sera ". Il y a évidemment d’autres moyens de dire cela : un croquis sur une nappe de restaurant peut être amplement suffisant. Le mieux, c’est peut-être d’inventer sa propre méthode de travail à chaque nouveau projet. Quand je débutais, je pensais que pratiquement n’importe qui peut faire de la scénographie. En sortant de spectacles que j’allais voir, je remarquais que le plus souvent la scénographie était juste, mais sans plus. Si on commentait la scénographie, c’est parce qu’elle était épouvantablement mauvaise ou exceptionnellement bonne. J’en ai conclu que pour réussir, il fallait être très exigeant vis-à-vis de soi-même. Ce que je désirais, c’est réaliser ces scénographies qu’on retient. Avec le risque d’être épouvantable ou exceptionnel. C’est ce que j’essaye de faire chaque jour.



Q : Travailles-tu dans d'autres domaines que le théâtre?

R : Je conçois aussi des scénographies pour des expositions thématiques et pour des événements. Je collabore aussi parfois pour le cinéma, la télévision, la publicité. Mais ce qui me plaît le plus, c’est de travailler pour le théâtre, car c’est là que la part de création scénographique s’approche le plus d'un acte artistique. Je suis également très attiré par l’opéra.


Q : Quelle est ta dernière réalisation mémorable? Pourquoi l'est-elle particulièrement?

R : Pour moi, " Cleansed " (Purifiés) de Sarah Kane est certainement le projet le plus intéressant pour lequel j’ai participé dernièrement. C’est par l’absolue nécessité de monter ce texte, puis par la dynamique artistique collective, et par la rigueur artistique de Franz Marijnen, que mon acquiert sa raiso d’être. Pour ce qui est de mon apport, ce n’est peut-être pas le plus beau, ni le plus exceptionnel. C’est seulement l’expérience artistique la plus intéressante. Ce n’est pas mon travail qui est mémorable, c’est l’entité dans laquelle il s’inscrit.


Q : Quelles sont tes techniques, tes matériaux, tes outils de prédilection?

R : Je suis très excité par l’essor des nouvelles technologies. Je m’éfforce de les intégrer à mon travail, que ce soit comme outil de conception ou comme médium artistique. J’utilise l’ordinateur pour concevoir des espaces que je modélise avant de m’y promener virtuellement. Ainsi, je réalise des maquettes numériques, dont je peux faire des photos que je mets en couleur, en matière, et en lumière. Je m’éfforce d’utiliser l’ordinateur comme un simple outil sur ma table, parmi des crayons et des aquarelles. Le plus souvent, je finis par imprimer mon dessin à l’ordinateur sur du papier à dessin, et je le termine avec des instruments traditionnels. En tant que moyen d’expression, j’aspire à réfléchir à comment utiliser ces nouvelles technologies sur une scène : projections d’images vidéo, sens de l’image, mouvement, simultanéité, interaction, je crois qu’il y a là matière à créer du sens. J’essaye d’approcher ces techniques de la même manière qu’on aborde une construction métallique ou un panneau de bois. Quand le projet s’y prête, naturellement, ce qui n’est pas toujours le cas.


Q : D'autres questions?

R : Avec plaisir